Célestissima: des nouvelles de Céleste

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 12 octobre 2007

Changement de programme



Aux premiers jours de septembre, j’ai ouvert le blog "Celestissima, des nouvelles de Céleste" pour y publier des nouvelles inspirées de mes voyages en Inde.

J’avais envie de vous faire un peu pénétrer dans la société indienne. Les modes de vie, les coutumes, les religions, peuvent différer d’un continent à l’autre, mais les gestes quotidiens, les émotions, les désirs et les rêves se ressemblent.

Et puis j’aimais l’idée d’illustrer mes textes avec des photos.

Or il se trouve que Phil, un très sympathique et talentueux bloggeur, a créé, avec passion et courage une maison d’édition toute neuve, Filaplomb.

Comme nous avions échangé quelques mails au printemps, j’ai eu l’idée de lui envoyer Sujitha et Vivek.

Ce que je n’aurais jamais fait spontanément pour un autre éditeur. J’ai déjà essayé par le passé et sans succès de proposer un manuscrit, j’ai trouvé l’expérience usante et parfaitement vaine.

J’aime écrire pour être lue, même un peu, même un tout petit peu.

Passé le plaisir solitaire de la rédaction, l’écriture est pour moi vecteur de partage, moyen de communication.

Et pour cela Internet est un véritable bonheur. Pas de transactions commerciales, pas de courbettes ni de fausses espérances.

Mais j’ai beaucoup d’admiration pour ce qu’a fait Phil, pour la façon sereine et équilibrée dont il envisage ce métier, pour l’énergie qu’il a déployée afin de surmonter les innombrables épreuves qui se sont dressées sur son chemin.

Je lis son blog depuis longtemps, j’en suis sûre c’est un mec bien !

Et, ô merveille, mes deux petits textes lui ont plu et il va les publier prochainement.

J’en suis ravie !

Mais conséquence directe et logique, je vais retirer Sujitha et Vivek de ce blog.

La chose me prend un peu de court, j’ai des textes en préparation, mais pas un à sortir de mon chapeau illico presto, donc cet espace prendra un peu de repos.

Nous pouvons aussi, si vous en avez envie, utiliser cet espace pour écrire des histoires en commun par épisodes, ou rédiger diverses versions d’un événement, ou…ou…ou

J’y réfléchis.

Merci à toutes et tous qui êtes passés.

mardi 25 septembre 2007

Le sourire de Vivek


vivek1

1.

Depuis leur réveil dans la maison au milieu des cocotiers, les enfants attendent Daddy. Hier, Susheela leur a annoncé sa visite et Ranesh a dit

«- J’espère qu’il va nous apporter la carambole !

- Auntie, s’est exclamée Priya, Ranesh ne pense qu’aux cadeaux, c’est pas bien !

- Et toi tu répètes tout tout le temps. »

Et Susheela est intervenue en disant que si Daddy savait qu’ils se disputent il ne serait pas content du tout, et que ce n’était pas juste, parce qu’avec tout ce qu’il fait pour eux, les petits pourraient quand même faire l’effort de ne pas se chamailler.

Là-dessus tout le monde a balancé la tête pour manifester son accord, sauf Vivek, qui ne manifeste jamais rien.

Vivek ne parle que si le besoin s’en fait réellement sentir et il ne sourit ni ne rit jamais.

Il faut dire qu’avant que Daddy débarque dans sa vie, avec son gros ventre et ses cheveux de la couleur de la poudre de chili que Susheela utilise pour faire le masala et qu’il l’emporte dans la maison au milieu des cocotiers, Vivek n’avait pas eu beaucoup d’occasions de rire. Pour tout dire, il n’en avait eu aucune. A peine était-il né, que son père s’était évaporé dans la nature, pour survivre sa mère était partie à Trivandrum vendre son corps à qui le voulait, non sans l’avoir confié à sa grand-mère, une vieillarde que la vie avait usée jusqu’à la moelle et qui subsistait en triant les déchets.

Mais dans les poubelles de Pozhiyoor à part les carcasses de poissons et les filets trop déchirés pour pouvoir encore être jetés dans la mer, il n’y a pas grand-chose.

La ville, étendue le long d’une morne plage semée d’embarcations échouées dans le sable à l’ombre desquels les pêcheurs jouent aux cartes, tuant les temps morts quand l’océan ingrat les rejette sur la grève, ne leur cède aucun poisson, les condamne à l’ennui, à l’alcoolisme et à l'indigence, semble avoir été oubliée par le reste du monde.

Au bout de cinq années de misère dont Vivek n’a aucun souvenir si ce n’est celui de la faim, de l’eau qui ruisselait dans la cabane de palmes perdue dans la lande boueuse, et des violentes crises de toux qui terrassaient sa grand-mère, sa mère est revenue, efflanquée, atteinte d’une maladie incurable et honteuse qui la maintient allongée toute la journée, ses grands yeux fiévreux brillant dans son visage décharné.

Et il a fallu partager en trois la maigre pitance quotidienne.

vivek2



pour la suite: Editions filaplömb filaplomb-logo.gif

lundi 10 septembre 2007

Sujitha, la fille à la tache en forme d’étoile


sujitha1
1.

Sur la tempe, juste au-dessus de l’extrémité de mon sourcil gauche, j’ai depuis ma naissance une tache sombre, presque noire. Elle a la forme d’une étoile, ou d’une araignée disent les médisants. C’est à cause d’elle, malgré ma peau claire et mon instruction, que me trouver un époux n’a pas été chose aisée. Les mères craignaient que cette tache ne soit de mauvais augure, qu’elle ne soit la marque de quelque démon qui risquait de s’infiltrer dans le corps de leurs fils pour les conduire à la déchéance. Comme s’ils n’étaient pas capables de s’y mener tous seuls, ces hommes qui se gorgent d’alcool le soir venu, qui délaissent leurs femmes et leurs enfants, qui se brûlent le gosier et détruisent leur dignité.

Mon mari ne boit pas, c’est bien sa seule qualité.

Peu lui importe ma tache, il ne me regarde jamais. Il ne m’a pas choisie pour ma beauté mais pour ma dot et mon métier. Je suis professeur. Je travaille pour le gouvernement ce qui m’assure un salaire confortable et le droit à la retraite. Mon père, en homme prévoyant, a tout fait pour m’aider à avoir cette place. Il a versé des pots de vin et flatté des fonctionnaires. Moi, j’ai étudié.

Quand mon mari est venu pour la première fois chez nous, accompagné de sa mère, il ne m’a pas déplu. J’ai vu un homme petit et mince, avec une fine moustache bien taillée, des cheveux soigneusement plaqués, une voix douce et des manières raffinées. Son mundu immaculé moulait ses hanches étroites et un stylo doré brillait à la poche de sa chemise.

J’avais déjà 27 ans, mes chances de trouver un bon parti s’amenuisaient au fil des ans, aussi je prêtai peu d’attention à sa mère, une grosse dame volubile. J’ai eu tort. Par crainte du célibat, par crainte des commentaires désobligeants que n’auraient pas manqué de répandre les commères de la paroisse et qui auraient entaché la réputation de la famille, à cause de la tache sur mon front, à cause de la tradition, et parce que je voulais être pour mon père une fille obéissante et respectueuse, j’ai rapidement accepté ce mariage.

N’ayant pas gratté sous l’écorce pour dénuder le bois, je n’ai pu voir qu’il était gâté, qu’il s’effritait et n’avait point de sève, mais de la bile amère.


pour la suite: Editions filaplömb filaplomb-logo.gif